1. Sto mi e milo
  2. Shkoj e vij flutrim si zogu
  3. Dajbogec
  4. Kad si bila mala mare
  5. Hoda, hoda, preko polja
  6. Nasha vera
  7. Suza Kosova
  8. Mujo kuje
  9. La komida la manyana
  10. Chiribim, chiribom
  11. Ederlezi
  12. Jovano jovanke
  13. Alexandris
  14. Kato sti Rodo
  15. Entarisi ala benziyor
  16. Doina
  17. La casa de peste drum
  18. Kalimankou denko
  19. Kaval sviri
  20. Svatba

Ce programme, monté entre octobre 2023 et juin 2024, a fait l’objet de treize représentations dans toute la France, ainsi que d’une tournée estivale en 2024.

Ténor 1 : Louis Augustin | Pierre Barthomeuf | Roman Castaingts | Ronan Fabre | Raphaël Gutknecht | Benoît Hébert | Ludovic von Raesfeldt | Thibaut Martin | Camille Villemin

Ténor 2 : Maxime Chevalier | Adrien Duchon | Baptiste Galabrou | Camille Laniece | Arthur Navecth | Tariq Nmila | Alexander Rupp | Arthur Pascault

Baryton : Thomas Beurton | Felix Cassiani-Ingoni | Victor Kwihangana | Theo Lecomte | Andrea Mazzella | Emmanuel Mourier | Paul Pérot | Théo Nastromm Seguin

Basse : Mihkel Aavik | Étienne d’Anglejean | Florian Béchet | Philippe Bourdier | Edouard Bouchayer | Vagator Camus Arthur Georget | Grégory Gouband | Odo Paganelli | Raphael Magrou

Direction : Loïk Blanvillain

Prise de son et mixage : Tariq Nmila
Graphisme : Céline Tcherkassky | Loïk Blanvillain

Prologue

A l’heure où les frontières de l’Europe semblent se durcir sous leur fragilité et où la guerre mugit à ses portes, à l’heure où chaque pays se questionne sur la formulation d’une identité commune à notre continent, à l’heure où partir de Paris en voiture ou en train pour se rendre à Istanbul semble à la multitude une idée saugrenue quand elle semblait une évidence au temps de l’Orient-Express, nous avons décidé cette année de travailler sur cette région plurielle que l’on nomme les Balkans. Des Alpes Juliennes à la mer de Marmara, des contreforts des Carpates aux rives du Péloponnèse, les Balkans sont une entité géographique et culturelle composite : terre de montagnes, de forêts et de rivières ; terre de danses, de musiques et de fêtes ; terre d’influences, de conflits et de frontières, de populations autochtones ou déplacées, émigrées et immigrées, mais aussi de peuples sans frontière, nomades, sans cesse en voyage sur les chemins mouvants.

Nous vous proposons donc ce soir un voyage à la lisière orientale de l’Europe. Une lisière comme une frange aux intérêts successifs des plus grandes puissances de leurs époques, une « zone », permettant de garder ses distances tout en s’assurant de protéger son palais. La Grèce, Rome, Byzance, Venise, l’empire Ottoman puis l’empire Austro-Hongrois, la Russie Soviétique face à l’Organisation Atlantique, l’Union Européenne face à l’Union Européenne. Toutes ces puissances ont laissé leurs marques, leurs vestiges, leurs manières de vivre. De cette multitude d’influences différentes et parfois contradictoires, les peuples des Balkans nourrissent des langues variées, s’alimentant entre-elles, s’enrichissant à chaque changement de vent. On y parle slave, grec, roumain – et donc latin -, albanais ou encore turc, rom, yiddish ou ladino. Tous ces accents, toute cette histoire, tous ces peuples, se retrouvent dans les Balkans et questionnent la notion de frontière : celle qui nous protège, celle qui nous enserre ; celle qui nous divise, celle qui nous unie. On y pratique souvent sans heurt, parfois dans le sang, les trois religions du livre, par moments sur un fond de légendes et de rites plus anciens. Se côtoient chrétiens catholiques et orthodoxes, musulmans depuis l’invasion ottomane, juifs ashkénazes venus du nord ou juifs séfarades venus d’Andalousie à la chute du Califat en 1492 et, héritage du temps jadis jusqu’à la Yougoslavie, athées convaincus se livrant pour certains à un mysticisme effréné. Il faut dire que ces Balkans sont le lieu privilégié des mystères, terre de naissance d’Orphée le doux sonnant qui charmait du son de sa voix les rochers, les eaux et les bêtes sauvages et qui avait su traverser la porte des Enfers en émouvant Charon le passeur et son chien Cerbère. Ici, quelles que soient les joies et les peines du quotidien, de la vibration d’un violon tzigane au sifflement d’un obus dans le ciel d’avril, l’Histoire tombe comme une poussière dorée sur ce joyeux fouillis balkanique, répétant ses gestes millénaires, récoltant ses pastèques, buvant sa rakia, allant du rire aux larmes, d’Andrinople en Edirne, du carillon des cloches au muezzin des minarets, et fait la richesse de ce paysage sensible et tangible, vibrant et vivant.

A la lumière de nos chants et à l’ombre de nos textes, c’est l’unité de ces habitudes dans la diversité de ces cultures que nous voulons vous partager. Mais vous aurez compris que les Balkans, racontés en contrepoint entre des rythmes ancestraux et des poèmes contemporains, ne sont que le plus beau des prétextes pour mieux questionner ici et maintenant le devenir de notre monde. C’est une réflexion commune sur l’aujourd’hui de chacun d’entre nous pour mieux placer demain, ensemble, sur le chemin que nous aurons choisi : celui de la paix et de la félicité.

Loïk Blanvillain

À présent

Un bateau crache de l’eau. À la sortie du
port de Split la réalité l’emporte sur
la réalité. Sur le bateau les lumières
bleues la musique trop forte. Une
question. Une cicatrice
sur la main. Dans la bouche
un peu de sang. Une pierre. Et
des histoires d’enfance. La vie inapte
pour la modernité. Une nouvelle
question. La vie la mort
le monde. Les Grecs anciens sont
venus sur leurs galères. À présent nous. Quelqu’un a dit : même au Moyen
Âge la mer a été bleue. À présent nous.
À présent. Les lumières sur
le bateau. À la sortie du port
de Split. La réalité finit par
l’emporter sur la réalité.

Brankica Radic (Croatie)
traduction par l’autrice

Deux minutes de la rose

Lorsque enfin je fus à la foire du déjà-vu
plus rien ne restait.
Tentes repliées.
Consumées en occident.
Décorations distribuées.
Droits usurpés.
Bien peu restait encore
Peut-être juste
deux glaciers sous une cloche.
Ils me firent un effet
pareil aux seins de glace
que l’on frôle en passant
près d’une femme en poème.
A cet instant ce fut la fin du monde.
Alors, je lui adressais un souhait, le même qu’à moi.
Rien que du banal. Deux minutes dans la vie d’une rose.
Une tasse remplie à ras bord d’une seule goutte de pluie.

Tanja Kragujevic (Serbie)
traduction : Mirjana Cerovic-Robin

Gens Una Sumus

Nous voici jouant aux échecs. Sur les visages,
la même gravité, la même ferveur. Dans les vitrines se morfondent
albums de photos, discours encadrés, coupures
de presse. (Datant, pour la plupart, des années soixante et quelques.)
Nos visages au-dessus de l’échiquier comme au-dessus d’une fosse béante.
Ce que nous nous cachions devient
l’évidence : nous sommes de la même espèce, notre pouls
bat pareillement et pareillement résonne la chambre quand, dehors,
retentit un sifflement dont nous ne connaissons que trop le sens.
Nous le fuyons en jouant S F 6 dans la partie espagnole.
Nous étions trop profondément attachés à cette ville,
à son atmosphère. […]

La ville se transforme
en rose qui brûle aussi simplement que nos vies.
Nous jouons aux échecs. Sur l’échiquier – pierre tombale –
fraternisent l’amour et l’horreur, la stupeur et l’effroi.
Bizarrement, cela nous semble tout naturel, limpide. Nous
nous embrassons en ravalant nos larmes
car : nous sommes de la même espèce.

Abdulah Sidran (Bosnie-Herzégovine)
traduction : Mireille Robin

Les affaires du singe

Soyez patients.

Je descendrai de l’arbre
pour vous faire un monde.

(Adam,
ne mange pas mes pommes.)

Je vous ferai la terre
et l’océan
pour vos voyages.

Je vous ferai le ciel
et les étoiles
pour vos cogitations.

Je vous ferai les femmes
et les hommes
pour vos délires.

(Adam,
ne mange pas mes pommes,
ne te mêle pas des affaires du singe.)

Je descendrai de l’arbre
pour vous faire un monde.

Soyez raisonnables.

Slobodan Jovalekic (Monténégro)
traduction : Alain Bosquet

Les Tsiganes sont comme les oiseaux
qui volent contre le vent.
*
Hier j’ai vu une femme avec son enfant
couchée sur le trottoir, elle ressemblait
à ma mère, comment ne pas m’arrêter.
*
Quand j’étais petit,
mon père a mis pendant des mois
un serpent dans ma chambre,
il voulait que je n’aie peur de rien.
*
Je fais bonne figure, je ne montre rien
mais certains jours, j’ai l’impression
d’avoir bu toute la tristesse du monde !
*
Avec toi, j’aimerais me promener
le plus longtemps possible
dans la campagne, entendre
la magnifique sonorité du luth
et le chant délicat des oiseaux,
et passer autant que possible
pour un imbécile.
Qu’ils m’oublient.
*
J’appartiens à un peuple
qui ne veut pas
laisser de traces.

Alexandre Romanès

Le Sens de la simplicité

Derrière des choses simples je me cache, pour que vous me trouviez ;
si vous ne me trouvez pas, vous trouverez les choses,
vous toucherez ce que ma main a touché,
les traces de nos mains se joindront l’une à l’autre.

La lune du mois d’août brille dans la cuisine
comme un pot étamé (pour la seule cause que j’ai dite)
elle éclaire la maison vide et le silence agenouillé de la maison –
le silence est toujours agenouillé.

Chaque mot est un départ
pour une rencontre – annulée souvent –
et c’est un mot vrai seulement quand, pour cette rencontre, il insiste.

Le poète
Il a beau plonger sa main dans les ténèbres,
sa main ne noircit jamais. Sa main
est imperméable à la nuit. Quand il s’en ira
(car tous s’en vont un jour)
j’imagine qu’il restera
un très doux sourire en ce bas monde,
un sourire qui n’arrêtera pas de dire « oui »
et encore « oui »
à tous les espoirs séculaires et démentis.

Yannis Rítsos (Grèce)

Héritage de l’Orient

nous étions trois frères beaux garçons, et la mort,
la mort était le plus jeune d’entre-nous

le grand poème de l’Orient nous était échu

il était comme un fleuve et il était à nous
répandus sur les mille routes de la soie
blottis en ses bras profonds
comme un bouton de rose
comme laine brute, safran, kilim,
après tant de souffrances,
de notre exil, telle une fondation pieuse,
fière et ruinée, peu à peu nous avons vu la fin

nous étions trois frères beaux garçons, et la mort,
la mort était le plus jeune d’entre-nous

le grand poème de l’Orient nous était échu

plus tard, notre registre de derviches a été clos
le jour fut mouton noir et la nuit chevreau
et mon jumeau qui était une fontaine nomade
comme un campement a fait lever le poème
sans regarder aux pentes ni aux pierres
sur les routes des épices nos genoux ont fléchi
un pas après l’autre
comme un thrène effrayant il nous a fait passer
il nous a fait déboucher dans la pleine
le grand poème de l’Orient nous était échu

Hilmi Yavuz (Turquie)
, traduction : Michèle Aquien, Guzine Dino, Pierre Chuvin

Bibliothèque

Tu te tais, muré de livres de tous côtés,
si dur est le mortier d’illustres pensées
que jamais tu n’arriveras à percer les murs épais
de cette tour de Babel.

Le feu flambe. Des reflets jouent sur les murs :
une main invisible court et s’acharne
à tracer : Mané, Thécel, Pharès…. Le cœur gémit,
Car il sait : demain il y aura encore des ruines.

De qui triomphons-nous et pourquoi, qui osa le premier
se rendre au festin de minuit —
si la joie qui suit toute victoire est anticipée…

La nuit… Le vent se précipite dans la cheminée et se déchaîne,
feuilletant le feu — anthologie ensanglantée —
mais qu’y lira-t-il de toi, de moi, de nous tous ?…

KirilKadiiski (Bulgarie)
traduction : Sylvia Wagenstein, Nicole Laurent-Catrice

Épilogue

Avant de terminer à ce concert, je voudrais vous parler d’Orphée, le poète à la voix enchanteresse et humaine, connu pour être descendu aux Enfers rechercher son Eurydice. Orphée est né dans les Balkans, en Thrace, de la muse Calliope, qui veut dire « belle voix » et du berger Oeagre, Oeagros. Il est logique qu’un poète comme Orphée soit le fils d’un berger, cet être nomade, sans attache et sans frontière, vivant à la marge. D’Apollon, le dieu solaire, Orphée reçoit une lyre.

Le nom « Orphée » renvoie au mot grec « orphné », les ténèbres. Ceci peut paraître étrange pour un personnage si lumineux. Et pourtant, tout est cohérent dans le cas d’un poète fils de muse. On dit bien des muses qu’elles sont vêtues de nuit, car elles arrivent quand personne ne peut les voir. Or, un poète doit voir l’invisible, c’est la raison pour laquelle souvent les grands poètes sont aveugles, comme l’était Homère, l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée. Mais ce n’est pas le cas d’Orphée, le poète voyageur : il voit et il veut voir. Les ténèbres, Orphée va les chercher par deux fois, à chaque fois en traversant des frontières réputées infranchissables.

La première fois, s’aidant de sa lyre, il charme les chênes du mont Pilion, en Thessalie, qui descendent d’eux-mêmes la montagne pour aller se faire couper afin de construire un bateau : l’Argos. C’est à l’aide de ce bateau, dans lequel Orphée prend place, lui, le héros des Balkans, que Jason ira jusqu’au levant, rapportant la toison d’or et la conscience du rapport de la Grèce à l’Orient, par la personne de Médée, la magicienne, dont Euripide racontera la tragédie. La seconde fois, il franchit la frontière entre le monde des vivants et le monde des

morts pour aller chercher Eurydice dans l’Hadès profond, charmant de ses chants les maîtres des lieux. Mais, parce qu’il peut voir, parce qu’il a vu ce qu’aucun humain ne devait voir, il provoque la perte irrémédiable de celle qu’il était venu chercher. Inconsolable, chantant sa peine au bord d’un fleuve, il est mis en morceaux par des folles, des ménades. Elles jettent sa tête, qui continue de chanter, dans le courant. Ce fleuve, c’est l’Hèbre, qui sépare aujourd’hui la Bulgarie de la Turquie Occidentale, et que l’on nomme Maritsa ou Meriç en fonction de la rive sur laquelle on se trouve. On dit que sa tête, portée par les flots, rejoint l’île de Lesbos et sa poétesse Sapho.

Orphée n’est pas un poète normal dans le sens de la poésie grecque classique. Homère ou Hésiode chantent le travail des champs ou la vigueur des rameurs, mais toujours le soir venu, et pour leur rendre hommage. Orphée, lui, ne chante pas les exploits d’un autre. Il participe aux expéditions par son art, il se sert de sa poésie comme outil, comme force de faire, comme moyen d’action. Essayer de comprendre quelque chose d’Orphée, cet être singulier à la voix merveilleuse qui peut dire aussi bien la vie que la mort, qui peut franchir toutes les limites habituelles et notamment celle qui sépare le monde des vivants du séjour des disparus, c’est peut-être essayer de comprendre ce que sa voix a d’unique. Cette voix d’Orphée fascine. Elle semble dire aux humains qu’au-delà de toutes les différences, des déchirures qui font la vie normale, des frontières qui séparent, des guerres qui divisent, des contrastes ou des oppositions, il y a, imperturbable, le flot d’une voix humaine qui continue à chanter, triste ou enjouée, mais toujours là, inépuisable.

Loïk Blanvillain